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Immigration : les ficelles d’une bonne intégration


La France accueille chaque année 200 000 étrangers issus des pays tiers à l’Union européenne, dont 111 000 environ s’installent durablement sur son territoire. Dans la perspective d’identifier les freins persistants à l’intégration, mais aussi les leviers de la réussite, les acteurs départementaux ont échangé tous ensemble, mardi dernier, à la Préfecture de l’Ain, dans le cadre de la « Quinzaine régionale de l’intégration ».

Voilà plus de deux ans que les diverses crises migratoires divisent l’Union européenne, les pays, les régions, les communes et les mentalités. Il faut dire que plus de 1,4 million de personnes sont arrivées par la mer depuis 2015. Des côtes grecques, aux italiennes, en passant par la route des Balkans, ils sont nombreux à rêver d’autres choses que la misère, la guerre et le chaos. Sans surprise, les nationalités les plus représentées sont les syriennes, les afghanes et les irakiennes. En 2015 et 2016, ce n’est pas le pays de Voltaire qui a accueilli le plus de demandes, mais celui de Goethe : plus de 1,16 million sur les 2,46 millions de l'Union Européenne, selon Eurostat, commission européenne chargée de l'information statistique.



Au cœur des territoires français, il a fallu s’organiser face à ses récents flux. Bien que la France soit traditionnellement une terre d’accueil, cette fois, le nombre d’arrivées à bousculer les codes. Associations, services administratifs de l’État, organismes de la Santé ou encore Éducation nationale, tous ont dû s’adapter, souvent dans la précipitation. Pour prendre du recul, échanger des bonnes pratiques ou même pointer les freins persistants, le Secrétariat général pour les affaires régionales (SGAR) d’Auvergne-Rhône-Alpes organisait, du 9 au 20 octobre dernier, la « Quinzaine régionale de l’intégration ». Ainsi, des rendez-vous furent programmés en Ardèche, Isère, Cantal, Puy-de-Dôme, Rhône et dans l’Ain afin de valoriser les actions et les expérimentations originales, voire innovantes en matière d’intégration des personnes étrangères, mais aussi de mettre en lumière des parcours individuels d’intégration réussis.



Mardi dernier, à la Préfecture de l’Ain, hormis l’Agence régional de santé, le Conseil départemental et les bailleurs sociaux, l’ensemble des acteurs de l'intégration des publics migrants était réuni autour d’une table ronde animée par Alain Gilbert, directeur de la rédaction du magazine « Interaction ». La thématique ? « L’intégration des personnes étrangères dans le département de l’Ain : quels sont les ingrédients de la réussite ? » Car le département est salutaire dans ce domaine. « Clairement, l’Ain est notre département test et un exemple, ça marche ici, il y a une mobilisation autour du phénomène », s’enthousiasme Audrey Tarantino, du SGAR.

Direction départementale de la cohésion sociale (DDCS), Pôle Emploi, Éducation nationale, Association formation et ingénierie (AFI), Alfa 3A… Tous ont échangé sur leurs doutes et leurs satisfactions actuelles. Parmi eux, Avdyl Kacija, originaire du Kosovo et Becher Al Awa, franco-syrien étaient venus faire part de leur expérience de l’accueil français. Ce sont eux qui ont d’abord livrés les maître-mots d’une intégration réussie : linguistique, travail et santé.



Le travail comme moteur d’intégration



Cela fait 25 ans que Becher Al Awa est à la fois syrien et français. La première fois qu’il découvre la France, il n’a que 13 ans. Alors qu’il habite à Beyrouth, ses parents l’envoient étudier en Normandie. En 1986, il retourne en Syrie. Sa femme, française, le rejoint trois ans plus tard. Père de famille, il ne pensait pas un jour revenir en France pour y vivre. Mais en 2011, il décide d’envoyer ses enfants étudier en France, par peur qu’ils ne soient obligés de faire leur service militaire et de devenir « de la chair à canon ». En 2013, sa femme repart en France et en mai 2015, les ravages de la guerre l’obligent à s’établir à Oyonnax et à abandonner sa vie syrienne. «Cela n’a pas été trop dur pour moi, dès ma scolarité à Beyrouth, les programmes étaient en langues française et arabe. Dès mes années françaises d’internat, j’ai su que la dualité de ma double culture m’ouvrait des portes, j’ai toujours eu d’ailleurs beaucoup d’amis, notamment pendant mes études supérieures effectuées en France », explique-t-il.



De son côté, Avdyl Kacija a vécu un parcours du combattant. Originaire du Kosovo, il n’est pas considéré comme refugié, son pays n’étant plus censé être dangereux selon les organisations internationales. Arrivé il y a sept ans, il se sent français. « Je partage les valeurs françaises et maintenant, mes amis sont autant français que kosovars », sourit-il.



Pour les deux, le travail a été salvateur. Tandis que Becher Al Awa est revenu en France animé par sa volonté de remonter son entreprise, Avdyl Kacija, lui, est embauché depuis 2013 en tant que veilleur de nuit pour un foyer de jeunes. Mais avant cela, il a dû se confronter aux recherches d’emploi via Pôle Emploi.



Pour s’adapter, Pôle emploi expérimente actuellement de nouveaux modes de recrutement. « On veut sortir du CV, désormais, on parle d’habilités mais aussi de compétences. Ce qui amène parfois des personnes à exercer un métier dont elle pensait ne pas être capable. Mais la maîtrise de la langue est une clé indispensable. Parfois, certains réfugiés ont toutes les compétences mais s’ils ne comprennent même pas les consignes de sécurité, c’est impossible pour les entreprises », explique le référent de l’établissement public.



Parler français, passage obligé



Alors bien souvent, les recherches d’emploi commencent par des formations FLE (Français langue étrangère). « Souvent ce sont 240 heures de langue française qui leur sont proposées, on sait tous pertinemment que ce n’est pas assez pour avoir le niveau requis professionnellement. Jusqu’en 2002, il y avait 520 heures, nous étions plus proche du niveau B1, nécessaire pour être embauchable. Une des clés de l’intégration, c’est la langue ! », regrette Sandra Seguin-Nantas, coordinatrice à l’AFI, une association qui lutte, entre autres, contre l’illettrisme et ce, sur tout le territoire de l’Ain. « Des annonces gouvernementales devraient être faites prochainement, on parle même de 600 heures d’apprentissage, nous verrons », tempère Audrey Tarantino.



Et si les problématiques de linguistiques sont fondamentales, l’Éducation nationale compte prendre le relais dès qu’il s’agit des enfants. Des dispositifs sont désormais en place sur tout le département pour accueillir les enfants étrangers au sein de classes ordinaires, tandis que les dispositifs UPE2A intègrent 9 heures de français en plus. « Je dis à mes enfants qu’ils doivent apprendre la langue. C’est nécessaire pour leur accueil et leur intégration », juge Avdyl Kacija.



Côté santé, des efforts restent à faire. « Malgré notre réputation, on peut être réactifs pour les situations urgentes. Mais l’Assurance maladie ne peut délivrer la CMU (Couverture maladie universelle) qu’après obtention d’un justificatif de la Préfecture. Dans l’Ain, nous sommes à 30 jours de délai en moyenne, c’est beaucoup plus pour d’autres départements », confie la référente de la CPAM. « J’ai été à la CMU pendant un an, avant de régulariser ma situation, confie Becher Al Awa, sans cela, ce serait difficile d’un point de vue médical.» D’autant plus que l’Ain est toujours considéré comme un territoire où l’accès au soin est d’ores et déjà complexe, faute de médecins généralistes en nombre.



Côté Préfecture, les services de l’État ont dû, eux aussi, s’adapter aux demandes croissantes des derniers mois. « On a fait beaucoup et en un temps limité. Il y a eu beaucoup de craintes au départ, peu à la fin. Ce matin encore, je validais une cinquantaine d’acceptation de dossiers de personnes souhaitant être françaises. Nous faisons moins que les allemands, mais on le fait bien », affirme Philippe Beuzelin, secrétaire général de la préfecture de l’Ain.



Outre-Rhin justement, l’approche est différente. « J’ai des retours de connaissances partis en Allemagne et aux Pays-Bas. Là-bas, un gros travail est fait sur les différences culturelles. Par exemple, la morale en Orient est souvent plus stricte donc on leur apprend qu’ici, ce n’est pas parce qu’une femme est en mini-jupe qu’elle est volage », raconte Becher Al Awa.



Seul bémol où tous les acteurs semblent encore démunis : la prise en charge des difficultés psychologiques et traumatiques des migrants. « Nous aimerions un accueil plus global des réfugiés et pas seulement des demandeurs d’asile. Nous sommes en train de structurer les choses. Nous voulons mettre en place un parcours global qui prendrait en compte chaque individu. C’est peut-être utopique mais on y croit », conclut Audrey Tarantino, du SGAR. «On ne peut pas et on ne doit pas rater l’accueil des réfugiés. Les français sont généreux dès lors qu’on leur présente un projet », continue Pierre Viré, directeur des CADA (Centre d’Accueil des Demandeurs d’Asile) et CPH (Centre Provisoire d’Hébergement des réfugiés) de l’Ain.



« Il y a en France une très grande solidarité, à tous les niveaux. On m’a vraiment aidé », confirme Becher Al Awa. Une opinion que partage également Avdyl Kacija. Qui se prononce ? « Un peu comme le médicament Advil», sourit-il. «Ce n’est pas bête, c’est un vrai remède contre la morosité », ajoute Pierre Viré. Il suffit de croiser son regard bienveillant pour le croire.


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